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Ed.ai

Et si l’école devenait une machine à questions plutôt qu’une usine à bonnes réponses ?

1 novembre 2026

Savez-vous pourquoi Perceval a échoué dans sa quête du Graal ?

Dans la légende arthurienne, le chevalier est accueilli au château de l’infirme Roi Pêcheur. Pendant le dîner, une mystérieuse procession défile sous ses yeux, avec en vedette le fameux saint Graal. Mais Perceval reste muet.

Son erreur ? Ne pas avoir posé de question.

Trop poli, notre preux personnage n’a pas saisi qu’une seule question lui aurait permis de comprendre le sens de la cérémonie, de guérir le roi et de briller auprès de ses collègues de la Table ronde.

Esprit critique, es-tu là ?

Savoir poser les bonnes questions se trouve être l’une des briques de l’éducation à l’esprit critique, aujourd’hui plébiscitée par l’École.

Le Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) y consacre un référentiel assorti de grilles d’évaluation, tandis que l’OCDE en parle comme d’une compétence essentielle du XXIe siècle.

Si cet enjeu s’est d’abord imposé avec l’essor de l’information de masse portée par les réseaux sociaux, c’est l’arrivée de l’IA générative dans les foyers et les écoles qui lui donne une nouvelle dimension.

Grande braderie sur les bonnes réponses

Car en quelques secondes, une IA peut produire une réponse digne d’un premier de la classe.

Comment, alors, évaluer la maîtrise d’un apprentissage lorsque la bonne réponse ne garantit plus que l’élève maîtrise ce qu’il vient de produire ?

Au micro des Clés de l’enfance sur Radio France, Grégoire Borst, professeur de psychologie du développement et de neurosciences cognitives de l’éducation, résume le problème : « Si une IA réussit très bien une évaluation, très honnêtement, c’est que notre évaluation est à repenser. »

La question se pose donc : faut-il faire davantage de place au questionnement dans notre manière d’enseigner et d’évaluer ?

Qui pose les questions en classe ?

Spoiler, c’est le professeur.

Selon les études de classe compilées par les chercheurs Graesser et Person en 1994, un enseignant pose en moyenne 69 questions par heure, contre environ 0,1 par élève.

Plus de trente ans après, des chercheurs français dressent un constat similaire dans les Cahiers pédagogiques.

Leur travail sur les questions des enfants d’une école maternelle de Grenoble montre que les questions curieuses « restent rares » et que leur enseignement demeure « peu structuré ».

Dans une classe où le temps est compté, les questions spontanées peuvent même être perçues comme des interruptions dans une séquence bien huilée.

Le questionnement s’apprend

Socrate en avait fait une méthode, la maïeutique. Des siècles plus tard, la recherche en sciences de l’éducation s’est penchée sur les effets du questionnement en éducation.

Dès 1996, une revue des travaux menée par le chercheur Barak Rosenshine et ses collègues fait le lien entre apprentissage de la formulation de questions et gains de compréhension, notamment en lecture.

Et plus récemment, la recherche interroge l’utilisation de l’IA, souvent accusée de penser à la place des élèves, pour aider à développer cette compétence.

En 2022, une équipe de l’Inria a étudié un agent conversationnel conçu pour aider 51 élèves de 9 à 10 ans à formuler des questions curieuses.

Résultat : les enfants ont posé davantage de questions qu’en classe, de meilleure qualité, et leurs explorations ont favorisé les apprentissages.

L’IA, bientôt partenaire socratique, qui relance, demande des précisions et pousse à examiner ses hypothèses ?

Cela éviterait peut-être de finir comme Michael Scott, dans The Office : au fond d’un lac après avoir suivi les instructions ânonnées par « la machine », son GPS, sans jamais les remettre en question. Si vous connaissez la scène, vous savez.

Et puis, apprendre l’art du questionnement, c’est peut être préparer les élèves à la société moderne, celle où l’on prompte.

Et en classe ?

Les enseignants peuvent d’appuyer sur la Technique de formulation des questions (TFQ), mise au point par Dan Rothstein et Luz Santana. Elle part d’une idée à contre-courant : au lieu de donner aux élèves des questions, leur apprendre à en fabriquer.

Et puis, chez Ed.ai, on n’allait pas vous laisser avec vos interrogations. Notre équipe vous propose trois activités à tester en classe.

  • La question qui reste. Après la lecture d’un document, chaque élève rédige une question sur papier. La classe les compare, puis choisit celle qui permettrait d’apprendre le plus sur le sujet avant de chercher à y répondre. Pour les exposés, même principe : l’auditoire n’a droit qu’à une seule question, qui compte dans l’évaluation de la présentation.

  • Le QCM inversé. Cette fois, les élèves ne répondent pas au questionnaire mais le fabriquent. À eux de rédiger les questions assorties de plusieurs réponses possibles, dont des réponses fausses mais crédibles. Pour inventer un bon distracteur, encore faut-il comprendre les erreurs que l’on peut faire et pourquoi elles semblent justes !

  • Le test du prompt. Soumettre à une IA une question d’abord vague, puis la reformuler de façon précise. En comparant les réponses, les élèves voient ce que la formulation change au résultat. Pour que tout le monde participe, le professeur peut saisir les questions proposées par la classe en vidéoprojection.

Et si vous voulez pousser l’expérience jusqu’à remettre en question ce que vous croyez savoir, profitez des soirées d’hiver qui arrivent pour vous installer au chaud avec le Discours de la méthode, de Descartes.

Après tout, apprendre à se poser des questions, c’est aussi préparer ses élèves à vivre dans un monde d’incertitude.

Car contrairement à ce que l’IA générative peut laisser penser, personne n’a réponse à tout.

À dans deux semaines !

PS : Michael Scott n’a toujours pas répondu à nos questions.

Sources

  • Le Roi Pêcheur et Perceval : Chrétien de Troyes, Perceval ou le Conte du Graal (vers 1180)

  • CSEN, Référentiel et grilles pour l’évaluation en classe des compétences de l’esprit critique, janvier 2025

  • OCDE-CERI, Développer et évaluer la créativité et l’esprit critique dans l’éducation

  • Grégoire Borst dans « Nos enfants face à l’IA », Les Clés de l’enfance, France Culture

  • Arthur C. Graesser & Natalie K. Person, « Question Asking During Tutoring », American Educational Research Journal, vol. 31, n° 1, 1994

  • « Poser des questions, ça s’apprend ! », Les Cahiers pédagogiques

  • Barak Rosenshine, Carla Meister & Saul Chapman, « Teaching Students to Generate Questions: A Review of the Intervention Studies », Review of Educational Research, vol. 66, n° 2, 1996

  • Rania Abdelghani, Pierre-Yves Oudeyer et al. (Inria), « Conversational agents for fostering curiosity-driven learning in children », International Journal of Human-Computer Studies, 2022

  • The Office (US), saison 4, épisode « Dunder Mifflin Infinity »

  • René Descartes, Discours de la méthode, 1637

Crédits photo : Swapnil Sharma, Anastasia Shuraeva, Maksim Goncharenok